Chapitre 6 · Environ 3500 à 1750 av. J.-C.
La naissance de l’écriture
La première grande ville
Nous sommes dans le sud de la Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate, vers 3500 av. J.-C. La ville d’Uruk se développe autour de ses temples, avec une haute tour à degrés, une ziggourat, qui domine les toits plats. Vers 3200 av. J.-C., elle a peut-être compté environ 40 000 habitants, bien plus que n’importe quelle ville avant elle. Des canaux irriguaient les champs, et les temples collectaient orge, laine et bière. Il fallait donc que quelqu’un note qui donnait et qui recevait. Une grande ville fonctionne grâce à la mémoire, et la mémoire humaine ne suffisait plus.
Jetons et enveloppes
Les archéologues ont trouvé des milliers de petites formes d’argile, cônes, sphères et disques, dont certaines remontent à 8000 av. J.-C. Chacune représentait sans doute une unité de marchandise : une mesure de grain, une jarre d’huile, un mouton. Plus tard, les jetons étaient scellés dans des boules d’argile creuses, les bulles-enveloppes, et des marques imprimées à l’extérieur indiquaient ce qu’elles contenaient. La chercheuse Denise Schmandt-Besserat a proposé que ces jetons aient mené à l’écriture. C’est une théorie, que tous les spécialistes n’acceptent pas, mais elle s’accorde avec l’idée que l’écriture est née du comptage.
Des comptes, pas des poèmes
Vers 3300 à 3200 av. J.-C., quelqu’un à Uruk s’est mis à tracer des signes sur des tablettes d’argile plates. On y a trouvé environ cinq mille tablettes anciennes, presque toutes des listes administratives. Elles notent des chiffres, des moutons, du grain, de la bière et les rations des ouvriers. La toute première écriture n’était ni un poème ni une prière. C’était de la comptabilité. Les scribes étudiaient de longues listes de signes pour apprendre le système. Les spécialistes parlent de proto-cunéiforme. L’écriture ne pouvait pas parler, mais elle pouvait se souvenir, et pour la première fois, une promesse ou une dette pouvait survivre à ceux qui l’avaient faite.
De l’image au clou
Dessiner des courbes sur de l’argile molle était lent. Les scribes ont trouvé plus rapide d’enfoncer l’extrémité taillée d’un roseau dans l’argile. Cela laissait une marque en forme de coin, et l’écriture s’appelle cunéiforme, du latin cuneus, « coin ». Regardez une image se transformer : une étoile, le signe AN ou DINGIR, a fini par signifier « ciel » et « dieu », et le signe de la « tête » est SAG. Au fil des siècles, les signes se sont couchés sur le côté et ont perdu leur aspect d’image. Ils se sont aussi mis à représenter des sons, ce qui permettait d’écrire des noms et des phrases entières. Le cunéiforme a servi pendant environ trois mille ans.
Réinventée ailleurs
L’écriture a été inventée plus d’une fois. En Égypte, les hiéroglyphes apparaissent vers 3200 av. J.-C. ; les anciennes étiquettes de marchandises d’une tombe d’Abydos comptent parmi les plus vieilles. On débat de savoir si l’Égypte a emprunté l’idée à la Mésopotamie. En Chine, la plus ancienne écriture connue est gravée sur des os oraculaires vers 1200 av. J.-C., quand les rois de la dynastie Shang interrogeaient leurs ancêtres. En Mésoamérique, l’écriture apparaît au cours du premier millénaire av. J.-C. Chaque fois, une société était devenue grande et complexe, et avait besoin de garder des comptes ou de parler aux dieux à travers le temps.
Des récits sur l’argile
Dès que les gens ont su écrire, ils ont écrit des histoires. L’épopée de Gilgamesh raconte l’histoire d’un roi d’Uruk qui perd son ami Enkidu et cherche la vie sans fin. On y trouve le récit d’un grand déluge. La version la plus connue remplit douze tablettes, et des copies ont été retrouvées dans la bibliothèque du roi Assurbanipal à Ninive. Les savants les ont redécouvertes au XIXe siècle. Plus tôt encore, vers 2300 av. J.-C., une prêtresse nommée Enheduanna a composé des hymnes et les a signés : c’est la première autrice connue par son nom.
Les lois de Hammurabi
Vers 1754 av. J.-C., le roi Hammurabi de Babylone fait graver ses lois sur une stèle de basalte noir haute d’environ deux mètres. Elle énumère 282 cas concernant le commerce, le mariage, les salaires et les crimes, avec des peines qui dépendaient souvent du rang social des personnes concernées. Ce n’étaient pas les premières lois, puisqu’un code sumérien plus ancien nous est parvenu, mais celui-ci est le mieux conservé. Les archéologues ont découvert la stèle à Suse en 1901 et 1902. Elle se trouve aujourd’hui au Louvre. Son message : la loi doit être écrite pour que chacun puisse la voir.
En chiffres
- ~3300 av. J.-C.
- les premiers signes sur tablettes d’argile à Uruk
- 3 000
- ans : la durée d’usage du cunéiforme
- 1754 av. J.-C.
- lois de Hammurabi gravées sur une stèle de basalte